L'Iran compte 350 000 bahá'is, 80 000
chrétiens, dont les Arméniens.
Jour de Shabbat à Shiraz qui compte une importante communauté
juive. Les premiers fidèles sont arrivés en Iran il y a plus de
2500 ans.
Tours de silence. Les zoroastriens y livraient leurs morts aux
oiseaux.
Isaphan. Cette église du début du XVIe siècle est
merveilleusement conservée. Les fresques peintes sur le plâtre
sont presque intactes.
Les militaires iraniens postés en bas de la montagne de roche
ocre où se déroule le pèlerinage zoroastrien (1) se sont assurés
qu'aucun musulman n'a pénétré les lieux. Sur le reste, ils ne
veulent rien savoir. Ici, les règles de la République islamique ne
sont plus de rigueur. A peine arrivées, les femmes retirent leur
foulard, puis lissent leurs cheveux en souriant. Les amis se
retrouvent et s'étreignent. Ils sont venus de tout le pays. Parfois
même de plus loin, du Pakistan ou des Etats-Unis.
Tous se racontent leur voyage pour arriver là, au centre de
l'Iran, entre les déserts Dasht-e Kevir et Dasht-e Lut, à quelques
dizaines de kilomètres de Yazd. Malgré la chaleur, plus de 45 °C
à l'ombre, les familles grimpent de raides escaliers en
transportant le riz, les pastèques et autres vivres nécessaires
pour affronter les deux ou trois jours de fête qui se profilent.
Puis elles s'installent, déroulant de grands tapis persans autour
d'un narguilé de tabac à la pomme et lèvent leurs verres de vin
distillé maison. Des rires de femmes résonnent sur les terrasses
en espalier agrippées à la montagne. Ils font soudain oublier
l'Iran des mollahs, de la discrétion impérative et de tous les
interdits.
Les plus sages, eux, sont déjà au temple, une grotte fraîche
au centre de laquelle brûlent des bâtons d'encens. Coiffés d'un
petit chapeau blanc, ils prient. Comme le faisaient sans doute leurs
ancêtres. De la vie du prophète Zoroastre, ou Zarathoustra, on ne
sait pas grand-chose. Si ce n'est que, né entre 600 et 1000 avant
J.-C., il transforma le mazdéisme (du dieu Ahura Mazda) polythéiste
en religion monothéiste. Dans les ruelles escarpées, on a accroché
son portrait : un visage débonnaire et barbu qui regarde vers le
ciel.
«Nous sommes contents que le gouvernement nous permette de célébrer
nos fêtes, explique un jeune homme. La seule obligation que nous
ayons, c'est de nous assurer qu'il n'y ait pas de musulmans parmi
nous, car eux n'ont pas le droit de voir les cheveux des femmes ni
de boire d'alcool. Ils ne peuvent pas, non plus, danser librement
comme nous allons le faire ce soir, tous ensemble, hommes et femmes
réunis.»
Une tolérance effectivement surprenante dans une théocratie peu
connue pour ses largesses. Pourtant, la liberté de culte n'est pas
réservée aux seuls zoroastriens. «Nous n'avons jamais rencontré
de problèmes pour célébrer nos cérémonies religieuses, confirme
Aïda Hovanessian, présidente du Conseil des Arméniens à Téhéran
(2). Cela a été valable dès les premières heures de la révolution.
Depuis, nous avons ouvert des clubs sportifs et culturels à l'intérieur
desquels nous jouissons également d'une grande liberté. Dès lors
que nous interdisons, comme on nous le demande, l'entrée aux
musulmans.»
Les premiers Arméniens arrivent en Iran au tout début du XVIIe
siècle sous l'impulsion de Shah Abbas Ier (1571-1629), qui a
conquis l'Arménie. Installant sa capitale à Ispahan, il en fit
l'une des plus belles cités de Perse et établit le quartier arménien,
sur l'autre rive du Zayandeh-rud. Djolfa était né, relié à la
cité musulmane par un pont à trente-trois arches...
Aujourd'hui, le quartier arménien existe toujours et les églises
du XVIIe, superbes, font la fierté des habitants. Dans la rue, une
jeune fille vêtue d'une tunique longue et sombre se presse en
serrant un gros sac dans lequel elle transporte son équipement
sportif. Sima pratique la course de haies. Et elle est en retard à
l'entraînement, qui a lieu dans l'un des clubs de sport et de
loisirs financé par la communauté arménienne. Le grand portail à
peine passé, elle repousse son foulard et file vers les vestiaires.
Sur le terrain, d'autres jeunes s'échauffent. Garçons et filles
portent des collants de cycliste. Ils ont les jambes nues et ne se
soucient plus des règles draconiennes que l'on impose de l'autre côté
de la porte verte. «Ici, nous sommes chez nous, explique Sima, qui
est ressortie en arborant elle aussi un caleçon court. Et l'on vit
selon les normes chrétiennes. C'est un vrai bol d'air. Sans ces
clubs, je crois que ma vie serait beaucoup plus triste.»
Mais quid alors de la cohabitation entre minorités et majorité
musulmane ? «Excellente !», lance-t-elle gaiement avant de
rejoindre ses amis. Une version confirmée par Isaac Niknava, représentant
des juifs de Shiraz, l'une des villes qui comptent la plus large
communauté en Iran (3) : «Nous n'avons aucun problème avec nos
voisins. Je sais que cela peut paraître fou à cause du contexte
mondial, mais ici, nous vivons, juifs et musulmans, en parfaite
harmonie. Nous sommes là depuis 2 500 ans, depuis que nos ancêtres
s'échappèrent de Babylone pour venir ici. Nous sommes reconnus. En
février 2003, le président Khatami s'est même rendu dans une
synagogue. Une grande première !»
Reste le problème des Bahá'is, une communauté religieuse de
350 000 membres qui n'est pas reconnue par l'Etat. Si, depuis la fin
des années 80, sous la pression de la communauté internationale,
les emprisonnements et exécutions ont considérablement diminué
(la dernière date de 1998), la pratique religieuse demeure un véritable
problème, les lieux de culte leur étant interdits. Et les Bahà'is
dénoncent aussi la destruction au bulldozer des tombeaux de leurs
personnages historiques et la confiscation de leurs cimetières.
Mais ce sont essentiellement les difficultés d'accès à l'éducation
et l'hypocrisie du gouvernement qui les agacent : «Pour la dernière
rentrée universitaire, le gouvernement a supprimé la mention
religieuse présente sur les formulaires d'inscription au concours,
explique Diane Ala'i, représentante de la communauté
internationale Bahà'ie auprès des Nations unies. Nous y avons vu
une grande avancée. Plusieurs centaines de Bahá'is se sont donc
inscrits pour la première fois à l'Université. Sur le relevé de
notes du concours, ils furent surpris de trouver la mention «musulman».
Tentant de faire modifier cette dernière, on leur répondit que c'était
impossible. Qu'ils devraient renoncer à leur foi ou partir.» Ce
qu'ils ont fait. Ils sont partis. Tristes, une fois de plus, d'avoir
été poussés de l'autre côté du mur