"Je suis peut-être une célébrité,
mais ma vie n'a pas du tout changé. Je suis toujours assis
sur ce banc, et pas dans un appartement luxueux",
dit-il, entouré de ses affaires qui tiennent dans quelques
sacs et boîtes.
Alfred Merhan, qui dit être
né il y a 59 ans, affirme qu'il a obtenu plus de 300.000
dollars de Dreamworks, la société de production de
Spielberg, en échange des droits cinématographiques sur sa
vie.
Mais cette somme, dont le
montant varie de toute façon selon l'interlocuteur, il ne
l'a pas entamée et se contente toujours de quelques euros
par jour pour acheter ses journaux, son café et ses repas.
Le seul changement notable,
ce sont ces journalistes qui s'empressent de le rencontrer,
ces passagers qui s'arrêtent pour le photographier et ces
lettres de fans, adressées à "Alfred, Terminal
1".
L'ODYSSÉE D'UN DEMANDEUR
D'ASILE
La moustache bien taillée,
les cheveux soigneusement coiffés, Alfred Merhan n'a pas
l'apparence d'un clochard et son long séjour sous les
luminaires de Roissy n'a pas eu d'effet sur sa santé
physique.
Son médecin, le directeur du
centre médical de l'aéroport, Philippe Bargain, souligne
en revanche que cet étrange patient qu'il suit depuis son
arrivée, en 1988, a perdu le sens des réalités.
"Alfred est peut-être
sur le même disque que nous, mais pas sur le même
sillon", note-t-il.
"Ce qui me surprend le
plus dans cette histoire, poursuit le médecin, c'est que
depuis toutes ces années que je le connais, je n'ai jamais
entendu qui que ce soit me dire qu'il connaissait Alfred
avant qu'il n'arrive ici. Alors je dois m'en remettre à lui
seul pour connaître son histoire."
Et cette histoire varie. A
quelques heures d'intervalle, Alfred Merhan peut donner deux
versions totalement différentes de l'odyssée qui l'a amené
jusqu'à cette existence surréaliste.
Ce que l'on peut considérer
comme relativement certain: il est né en Iran; dans les années
1970, jeune homme, il part en Grande-Bretagne pour étudier
à l'université de Bradford, où il participe à des
manifestations contre le Shah.
De retour en Iran, en 1976,
il est interné et interrogé sur ses activités politiques.
Contraint à l'exil, il tente de regagner la Grande-Bretagne
où sa demande d'asile politique est rejetée.
Il séjourne alors dans
plusieurs pays européens, passe plusieurs mois en prison
pour infraction aux législations sur l'immigration.
En 1999, les autorités françaises
lui accordent finalement un titre de séjour. Surprise,
Alfred Mehran a changé d'avis.
"JE M'APPELLE SIR
ALFRED MEHRAN"
"Lorsque nous sommes
arrivés à la préfecture pour signer les papiers, se
souvient Philippe Bargain, le nom qui y figurait était
Merhan Karimi Nasseri - son vrai nom -, mais Alfred a dit:
'Je refuse de signer ces papiers parce que ce n'est pas mon
nom. Je m'appelle sir Alfred Mehran'."
Alfred nie également être
Iranien et prétend ne pas parler un mot de persan.
Sans papiers, il continue son
existence aéroportuaire. Les autorités tolèrent la présence
de cet homme tranquille, qui se tient dans un coin de la
zone des boutiques. "Il ne trouble pas l'ordre public,
il ne nous ennuie pas, alors on ne l'ennuie pas",
explique un agent de police qui dit de Merhan qu'il est
"un peu la mascotte de l'aéroport".
Philippe Bargain souligne
qu'il serait très facile pour son patient de sortir de cet
enfermement volontaire. Il suffirait pour cela de signer les
documents qui l'attendent depuis 1999.
Mais Alfred Merhan ne sait
pas ce qu'il veut faire.
Certes, il ne se sent pas
chez lui dans l'architecture imposante de Roissy, au milieu
des escalators transparents qu'empruntent les passagers pour
gagner les satellites d'embarquement.
"Je ne veux pas rester
ici toute ma vie, mais je me satisfais de cette solution à
court terme (sic)", affirme-t-il. "Je ne me sens
pas comme dans une prison, je ne m'ennuie pas, j'écris."
Parfois, il quitte le
terminal et prend l'air. Ne s'en éloigne jamais de plus de
cent mètres. Mais sortir, sortir dans une ville, lui
manque.
"J'aimerais aller à
Hollywood pour d'autres projets de film", dit-il en
souriant. "Avec le nombre d'avions décollant tous les
jours d'ici pour les Etats-Unis, ça devrait être facile
d'y aller." /HPA