L'humanité
:Ali Akbar Moradi C’est
une moustache brune en plein milieu d’un
visage, flanquée d’un grand sourire. Quand il
parcourt les rues embouteillées de Téhéran au
volant de sa Pride (petite voiture d’origine
coréenne), Ali Akbar Moradi est un vrai citadin
du XXIe siècle. Blue-jean délavé et blouson
en cuir, on pourrait le prendre pour un rockeur
clandestin des faubourgs de la capitale
iranienne. Il y a pourtant des signes qui ne
trompent pas. Il porte tatoué sur le bras droit
le dessin d’un cerf qui rappelle la faune des
montagnes de son Kurdistan natal, au nord-ouest
de l’Iran. Ali Akbar Moradi, quarante-cinq
ans, est originaire d’une des quatre plus
vieilles tribus de la petite ville de Gourân,
dont on raconte que l’animal aurait été
l’emblème il y a des milliers d’années.
Aujourd’hui,
Moradi vit entre Kermanchâh, au Kurdistan
iranien, et Téhéran. Dans son petit pied-à-terre
de la capitale iranienne, le tanbûr occupe la
place royale : en plein milieu de la grande
étagère en bois, juste au-dessus du canapé.
Voilà son plus fidèle compagnon : un luth
à deux cordes en bois de merisier, sur
lesquelles il fait danser tous les doigts de sa
main droite, et dont il maîtrise parfaitement
les 72 modes. Du tanbûr, le grand poète
mystique du XIIIe siècle, Mowlana Djalal al-Din
Rumi, disait que " sa plainte rompt les chaînes
de la vie matérielle dont nos mains sont liées
". Moradi en sait quelque chose. Pour ce maître
de musique, le tanbûr est l’instrument sacré
par excellence, qu’il embrasse toujours délicatement
avant de commencer à jouer. Dans son Kurdistan
natal, les ahl-e haqq (mot à mot " les
adeptes de la vérité ") considèrent la
musique comme l’une des formes principales de
dévotion spirituelle. Cette communauté
religieuse, dont il fait partie, rassemble à
peine un million de fidèles à travers
l’Iran, dont la plupart se trouvent au
Kurdistan. Elle s’est faite plus discrète après
la révolution islamique, en 1979, tout comme
les autres confréries de cette région sensible
de l’Iran, où les velléités d’indépendance
ont toujours dérangé le pouvoir en place.
Peuple sans État, les Kurdes se partagent
aujourd’hui entre l’Irak, la Turquie, la
Syrie et l’Iran (où leur nombre s’élève
à quelque 10 millions). Mis sous pression par
les mollahs au pouvoir, les ahl-e haqq ont
finalement réussi à préserver leur culte et
leur art de vivre au Kurdistan iranien. En
opposition à l’islam dogmatique, les "
adeptes de la vérité " prêchent la tolérance
et le respect des autres. Leurs cérémonies ne
préconisent pas la ségrégation des sexes.
Qu’il s’agisse d’une naissance ou d’un
deuil, le son du tanbûr accompagne les plus
grands moments de la vie. " Contrairement
aux autres religions, nous n’avons pas de lieu
de culte et nous pouvons prier où nous le
souhaitons. Nous sommes libres de nos actes, à
condition de respecter les quatre principes
suivants : dire toujours la vérité, être
pur dans son corps et dans son âme, être
humble et charitable, et savoir pardonner
", raconte Moradi, pour qui ces préceptes
ne sont pas en contradiction avec sa nouvelle
vie de citadin. Sur le mur de son petit
appartement à Téhéran, à droite de l’étagère
en bois, il y a une photo en noir et blanc :
c’est celle de Seyyed Nasreddin Heydari Gourân,
son " pir ", c’est-à-dire son maître
spirituel qu’il va voir à chaque fois qu’il
retourne dans son village natal, Gourân. Il le
respecte autant que son grand-père, qui l’a
initié au tanbûr dès l’âge de six ans,
ainsi que ses grands maîtres de musique, Seyyed
Vali Hosseini et Seyyed Mahmoud Alavi, qui lui
ont enseigné les différents modes du tanbûr.
Après
plus de trente ans d’apprentissage assidu,
Moradi s’apprête à sortir une anthologie de
la musique kurde, sous forme de quatre disques,
qui seront bientôt publiés en France dans la
collection " Inédit ". Une façon de
faire revivre une des musiques régionales les
plus riches d’Iran, dont les grands maîtres
ont malheureusement tous disparu. Les deux
concerts d’Ali Akbar Moradi à la Maison des
cultures du monde à Paris sont une occasion idéale
de découvrir la subtilité et la diversité de
cette musique, dont les modes se répartissent
en trois catégories différentes : les
modes de kalâm, utilisés pour la prière ;
les modes majlessi (" de réunion "),
servant à narrer les épopées de la Perse
antique et les histoires d’amour ; les
modes madjazi (" métaphoriques "),
dont les rythmes vifs et entraînants se prêtent
aux chants passionnels. Un langage musical varié
qui se présente comme un véritable voyage au
cour des profondes vibrations du Kurdistan
iranien.
Delphine
Minoui