Autrefois, lorsqu’on parlait de
l’Iran, on pensait pétrole, caviar, tapis et Savak . Désormais,
le cinéma représente le « produit » d’exportation
dont ce pays est le plus fier. En moins de vingt ans, il s’est
imposé dans tous les festivals internationaux. Un cinéma original,
possédant ses codes, ses références, son esthétique, ses
auteurs, et qui est devenu un lieu d’expression essentiel à la
société civile. Sans doute est-il apprécié du public occidental
en raison de l’image quasi documentaire d’un pays que l’on
connaît mal. Paradoxalement, il a connu son véritable essor après
la révolution islamique de février 1979.
Depuis sa naissance, ce cinéma
entretient d’étranges liens avec le pouvoir. Tout commence en
1900, lors d’un voyage en Europe de Mozaffar ed-in Shah, cinquième
souverain de la dynastie Qadjar, qui achète une caméra. Son
photographe officiel, Mirza Ebrahim Khan Akass Bashi, filme une
parade florale à Ostende, le 18 août 1900. Ainsi naît la
première uvre tournée par un Iranien. Mais longtemps le cinéma ne
restera qu’un jouet à usage privé entre les mains du shah.
Si les premières salles de
projection voient le jour très rapidement, dès 1904, elles ne
prendront leur essor à Téhéran et en province que dans les années
1920. En 1928, une salle de cinéma exclusivement réservée au
public féminin est même ouverte. Une expérience audacieuse qui se
révélera un échec économique.
Dès cette époque, la classe
religieuse, très consciente du pouvoir des images, est partagée
entre crainte et attrait. La tentation est grande de jeter
l’interdit : les films venus d’Occident peuvent véhiculer
des valeurs en contradiction avec celles de l’islam et celles de
la culture iranienne. Mais plutôt que s’opposer à cette
invention séduisante, ils décident d’encourager son développement
« à l’iranienne », afin qu’elle puisse être mise
au service de la pédagogie, de la morale et de l’identité
nationale, pour une population en majorité analphabète...
Le cinéma commence peu à peu à
trouver sa légitimité dans cette société traditionaliste. Mais
il faudra attendre 1932 pour que soit réalisé le premier long métrage :
Hadji Agha, acteur de cinéma, du metteur
en scène Ovanes Ohanian - seul film de la période du muet conservé
de nos jours. Ce dernier y dénonce, de façon parodique et
inconsciemment prémonitoire, l’hostilité qu’allait rencontrer
le cinéma dans le pays.
L’année suivante, Ardeshir Irani
et Abdol Hossein Sepanta tournent en Inde La Fille
de la tribu Lor, premier film parlant mais aussi premier film...
censuré. Les autorités imposent au réalisateur une fin de
propagande absurde : un voyant annonce qu’un jour une étoile
- Reza Shah - sortira le pays du chaos et du banditisme et lui
redonnera la gloire du passé. Malgré le succès prometteur de ce
film et en l’absence de capitaux privés, les initiatives
personnelles se font rares et la production cinématographique finit
par s’arrêter brutalement entre 1938 et 1948. Le marché
est alors dominé par les réalisations américaines, indiennes, égyptiennes...
Avec à peine treize films à son
actif jusqu’en 1950, la production iranienne finit par
s’installer grâce au cinéma « farsi » : des
films de divertissement fortement inspirés des films indiens et égyptiens,
souvent d’une qualité ordinaire, mais qui ont le mérite
d’attirer les capitaux privés nécessaires à la création et au
développement d’une véritable industrie cinématographique. Le
Trésor de Gharon, de Siamak Yassami (1965), remporte un énorme
succès.
Dopé par cette production
commerciale, le cinéma populaire connaît alors un formidable essor :
300 salles de cinéma dans le pays en 1963, 33 millions de
billets vendus rien qu’à Téhéran ! Derrière la plupart
des comédies ou des polars, on trouve la peinture de milieux
sociaux, l’illustration de certains conflits (entre riches et
pauvres, tradition et modernité...). Les films djahel, genre
typiquement iranien, deviennent très populaires, comme Le
Voyou généreux, de Madjid Mohseni (1958) : ils ont comme
héros des voyous au grand cur et, à travers eux, sont
indirectement abordés les thèmes de la pauvreté, de l’injustice
sociale - maux dont souffre alors une grande partie de la
population, à la recherche d’une figure protectrice.
Une contestation aussi fine que féroce
Grâce au rôle joué par des cinéastes
comme Farokh Gaffary, assistant d’Henri Langlois, critique à Positif
et fondateur de la Cinémathèque d’Iran en 1958 - son Sud
de la ville (1958) reste interdit pendant cinq ans ! -,
ou Ebrahim Golestan, auteur du remarquable La Brique
et le Miroir (1965), producteur de La maison est
noire (1962) réalisé par sa compagne Forough Farrokhzad, le
« cinéma d’auteur » prend corps.
L’engagement politique, fortement
marqué à partir de 1969, ne se démentira pas jusqu’à la révolution
de 1979. Il est symbolisé par deux films : La
Vache, de Dariush Mehrjuï, et Gueyssar, de
Massoud Kimiaï. Entre nouvelle vague, néoréalisme italien et
fatalisme chiite, toute une génération des réalisateurs - Kiarostami
(Le Passager) , Beyzaï (L’Averse)
, Naderi (Adieu l’ami), Kimiavi (Les
Mongols) , Shahid Saless (Un simple événement)
... - prend sa caméra pour dénoncer la misère de la
population. Très rapidement, ce mouvement prend le nom de Cinemay-e
motafavet (cinéma différent).
Là encore, les cinéastes
parviennent à s’exprimer, certes avec difficultés, mais en
passant entre les mailles de la censure. Les contestations, parfois
très féroces, sont construites avec beaucoup de finesse, en
multipliant les niveaux d’interprétation, jouant continuellement
avec la réalité et la fiction. Amir Naderi, dans L’Harmonica
(1973), qui dénonce, sans en avoir l’air, l’exploitation
des paysans par les propriétaires et celle du pays par le shah, ou
Behrouz Vossoughi, la grande star du cinéma, qui, dans Reza
le motard , joue le rôle d’un fou évadé d’un asile
psychiatrique se faisant passer pour un intellectuel qui lui
ressemble, mettent ainsi en évidence le malaise et l’incapacité
de la société à fonctionner dans un pays où le modernisme est
censé naître des cendres du passé.
Mais, quand les statues du shah sont
mises à terre, en 1979, les banques (emblèmes de l’impérialisme
économique et des trafics financiers) sont attaquées à coups de
pierres, les cafés sont dévastés, les salles de projection brûlées...
Que la révolution islamique
s’attaque au cinéma semble, à première vue, dans l’ordre des
choses : c’est dans les salles obscures que l’on peut voir
des femmes dénudées. Tout laisse croire que c’en est fini du cinéma.
Toutefois, au lendemain du triomphe du 11 février 1979,
l’ayatollah Khomeiny fait une déclaration surprenante : non
seulement il ne prend pas position contre le cinéma, mais il
l’encourage... tout en traçant les contours esthétiques et idéologiques
d’un art « islamiquement correct ».
En quelques mois, le nouveau régime
impose toute une série de règles non écrites : la sympathie
du spectateur ne doit jamais aller au criminel ou à celui qui a péché ;
les trafics de drogue ne doivent jamais être présentés ; le
mariage et la famille doivent être respectés ; l’adultère
ne doit pas être évoqué ; les gestes suggestifs sont prohibés ;
hommes et femmes ne peuvent plus se toucher (même entre mari et
femme) ; les sujets « vulgaires » ou « désagréables »
doivent être évités ; le blasphème est strictement interdit ;
les religieux ne peuvent être dépeints comme des personnages
comiques ou malhonnêtes... Les contraintes ne pèsent pas seulement
sur le scénario mais aussi sur l’organisation des tournages.
Faut-il, par exemple, avoir des maquilleurs des deux sexes pour être
sûr qu’il n’y ait pas de contact illicite ?
Le pouvoir, très occupé par les
problèmes économiques, institutionnels et politiques, n’a jamais
véritablement établi de principes ou de code. Ce sont les cinéastes
eux-mêmes (les jeunes idéalistes révolutionnaires, comme certains
réalisateurs opportunistes de l’époque du shah) qui ont commencé
à faire des films dénonçant l’ancien régime et mettant à
l’honneur les valeurs de la révolution. Le titre de leurs uvres
en dit long : Quand le peuple se lève,
Les Rizières sanglantes, Les Révoltés, Le Cri du moudjahid, Le
Soldat de l’islam, La Pluie de sang...
La guerre contre l’Irak, qui a
fait un million de morts et 200 000 blessés du côté iranien,
change évidemment le climat : les héros deviennent
combattants, glorifiés comme dans Bashu, le petit
étranger (1988) de Bahram Beyzaï, ou désenchantés dans Le
Mariage des bénis (1989), réalisé par Mohsen Makhmalbaf,
alors grand défenseur des valeurs islamiques. Ces films encore inédits
en France sont très populaires en Iran.
Le succès hors des frontières
arrive avec Le Coureur (1985). Primé dans tous
les festivals internationaux, le film d’Amir Naderi fait le tour
du monde. En deux ans, une vingtaine d’uvres lui emboîtent le
pas. Paradoxe habituel : les films n’offrent pas toujours une
image idyllique du pays, mais l’Etat soutient leur distribution,
espérant redorer le blason de la République islamique, poussant la
contradiction jusqu’à interdire certains films en Iran et à
autoriser leur envoi à l’étranger. Entre soixante et
soixante-dix films sont réalisés chaque année. En 1997, le cinéma
iranien atteint les sommets et se voit attribuer la Palme d’or à
Cannes pour Le Goût de la cerise.
Portés par cette vague, quelques
jeunes cinéastes connaissent une ascension fulgurante. Tels Bahman
Ghobadi qui, avec son premier long métrage Un temps
pour l’ivresse des chevaux , obtient le prix de la Caméra
d’or (en 2000) ou Samira Makhmalbaf qui, à peine âgée de 18
ans, réalise La Pomme (1998).
Mais cette réussite n’est pas
univoque et elle repose, en partie, sur des bases peu sûres. Elle
tient au moins autant à la qualité des uvres qu’à l’effet de
mode dont bénéficie le cinéma iranien et au contexte politique et
géostratégique du Proche-Orient. Si Ghobadi a tant plu au public
européen, c’est aussi parce qu’il est kurde. Si Le
Tableau noir a été primé, c’est aussi parce qu’il a été
tourné au Kurdistan et par une jeune et belle Iranienne, Samira
Makhmalbaf. On est donc en droit de se demander si cette réussite
n’est pas directement liée à la situation du pays. Le jour où
l’Iran ira bien, le public et la critique occidentaux suivront-ils ?